19 h 55 Je quitte le bureau. La dernière. C’est bien vu par le patron. Je n’ai pas le temps de rentrer chez moi. A 21 h, un copain donne un concert avec son groupe de heavy metal dans un café pourri, vaguement underground, de l’autre côté de la Meuse. J’ai dit que j’irais. En attendant, je me détends, je prends une bière dans une brasserie. Assise sur un haut tabouret, au bar. Je n’aime pas beaucoup cette situation. Une fille de trente-neuf ans, seule, au bar, ça ressemble à une supplication : venez m’aborder, je suis célibataire, à trente-neuf ans, je ne serai pas très exigeante. Je n’aime pas ça, parce que ce n’est pas vrai. Je n’ai pas envie qu’on m’aborde. Je suis très bien comme ça. De toute façon, je gagne plus que la plupart des gens dans cette brasserie. 2800 euros net. J’espère qu’ils ont vu que je roule en Mini intérieur cuir.
20 h 50 Je gare ma Mini dans un quartier où j’espère qu’on ne va pas me la griffer. Combien gagnent les gens dans ce coin ? A voir les maisons, ça n’a pas l’air folichon.
23 h 50 Je suis chez moi. Crevée. Le groupe était pas mal. J’ai les oreilles qui sifflent. Quand même, je ne les vois pas à Forest National ou au Stade de France. C’est toujours pareil, partout autour de moi, je trouve un manque d’ambition consternant. Je ne devrais pas vivre en province. Mais j’ai un bon job.
02 h 30 Encore une putain de souris qui me réveille. Elle couine dans le panier de fruits. Liège est la ville des souris. Je la chasse d’un coup d’essuie. Elle s’enfuit je ne sais où. Quoi qu’il en soit, elle reviendra. Ma nouvelle chemise de nuit blanche fait de jolis reflets dans la fenêtre noire.
7 h 00 Réveille-matin. Premier avril. Les infos. Demain, le G20 tient sa grande réunion à Londres. Sortir de la crise. Je me pèse. 57 kilos 300. J’ai pris 200 grammes. Les bières d’hier. Je me douche. Queen à la radio : « It’s a beautiful day ». Paraît que c’est la dernière chanson qu’il a enregistrée, avant de mourir. Tout un programme.
8 h 30 J’arrive au bureau.
8 h 40 Machine à café.
10 h 35 Coup de fil de ce connard de client qui m’envoie deux mails par jour depuis une semaine. Mais qu’est-ce qu’ils croient !
11 h 30 La responsable des ventes, qui est en congé de maternité, vient nous montrer son chiard. Il a un mois. Je le trouve laid comme une mouche, avec une tête en poire. Mais je dis le contraire. Gnignigni, qu’il est mignon. Elle a des montées de lait, elle a le culot de s’en plaindre. Je sais qu’on licencie dans la boîte. C’est la crise. J’ai la pensée inavouable qu’elle soit virée. Juste à son retour de congé : good bye. Quelle vanité de venir montrer son môme. J’ai trente-neuf ans, je suis seule, merci c’est délicat.
12 h 45 Je mange un sandwich avec l’assistant de communication. Il a peur d’être viré. C’est une obsession. Parce que je suis aux Ressources humaines, il s’imagine que je sais tout et que je peux quelque chose. Je l’ai vu sur une liste, mais je ne le lui dis pas. C’est pas mon rôle, et puis à quoi ça servirait ?
14 h 00 Je rentre au bureau. Le directeur veut me voir.
14 h 04 Je suis virée.
Grégoire POLET
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